top of page

Kijichon : les sacrifiées de l'alliance américano-coréenne

Cet article ne présente volontairement aucune photographie d'époque des survivantes. Ce choix répond à une double exigence : d'une part, respecter leur dignité et préserver leur anonymat face à la stigmatisation qu'elles ont subie et subissent encore ; d'autre part, souligner à quel point la rareté et l'aseptisation des archives officielles témoignent d'une volonté institutionnelle d'effacer leur histoire.


Après la guerre de Corée (1950-1953), l'implantation des bases américaines en Corée du sud ne s'est pas faite uniquement par le béton et les armes, mais par l'institutionnalisation d'un système d'exploitation sexuelle. Autour de ces casernes naissent les kijichon (기지촌), des villes-bases fonctionnant comme des zones de non-droit.



Un système encadré par l'Etat


Dans les années 60/70, le gouvernement sud-coréen considère la présence américaine comme vitale face à la menace nord-coréenne.


Loin du mythe de la prostitution volontaire, les femmes des kijichon étaient la proie d'un système de recrutement criminel. Beaucoup étaient des jeunes filles pauvres, trompées par des promesses d'emplois de serveuses ou d'ouvrières, puis vendues à des tenanciers de clubs. D'autres étaient kidnappées ou contraintes par une misère noire que l'Etat utilisait comme levier.

Une fois dans les kijichon, l'engrenage de la dette (frais de voyage, vêtements, logement...) les emprisonnait. C'était une traite d'êtres humains à ciel ouvert, cautionnée par les autorités.


Derrière le "miracle du fleuve Han" (l'essor économique fulgurant de la Corée du Sud entre 1960 et 1990, transformant un pays agraire dévasté en un puissance technologique mondiale), se cache une gestion biopolitique cynique :

  • sous Park Chung Hee, président autoritaire à cette époque, l'Etat ne se contente pas de surveiller. Il organise. Les femmes rebaptisées Yanggongju (양공주, littéralement "princesses occidentales") ou "guerrières des devises" subissent des lavages de cerveau patriotiques. On leur enseigne que leur corps est un rempart diplomatique pour garder les GI sur le sol coréen et capter les dollars indispensables au développement ;

  • la position officielle de Washington a longtemps été celle d'une indifférence complice. L'armée américaine collaborait directement avec la police coréenne pour les contrôles sanitaires. Tant que les soldats étaient "opérationnels" et que le risque de MST était contenu, l'armée fermait les yeux sur l'esclavage sexuel et le trafic humain à la porte de ses bases. Pour les USA, ces femmes étaient une infrastructure de loisirs nécessaire au moral des troupes.


Les Monkey Houses : contrôle et violence


Le contrôle sanitaire était un outil de terreur. Les femmes suspectées d'être malades - sur simple dénonciation d'un soldat - étaient jetées dans les Monkey Houses (낙검자 수용소).

Elles y étaient séquestrées sans procès. Elles y recevaient des doses massives et dangereuses de pénicilline, provoquant parfois des chocs anaphylactiques mortels, et dans la plupart des cas, des effets irréversibles.


Le but n'était pas de soigner, mais de désinfecter un outil de service pour l'armée américaine.


Double peine : exploitation et stigmatisation


Dans une Corée obsédée par la "pureté raciale" et dans une société profondément marquée par le confucianisme et l'importance de la filiation, ces femmes subissaient une mort sociale. Traitées comme parias, elles étaient exclues de leurs propres familles.


Les enfants amerasiens, surnommés "enfants de la poussière" incarnaient la souillure de la lignée nationale. Pour l'Etat, ces enfants étaient un problème d'exportation : l'adoption internationale massive vers l'Occident a servi de politique de nettoyage social pour effacer les traces de cette diplomatie charnelle.


1992-2022 : du meurtre à la justice


En 1992, le meurtre brutal de Yun Geum-I par Kenneth Markle, un soldat américain, n'était pas un incident isolé, mais le produit d'un système d'impunité garanti par le SOFA (Status of Forces Agreement). Le SOFA empêchait la police coréenne d'arrêter les soldats américains en dehors des cas de flagrant délit, renforçant ce sentiment de zone de non-droit. Ce crime a révélé que la souveraineté coréenne s'arrêtait là où commençait le plaisir du soldat allié.


Il a fallu attendre 2022 pour que la Cour suprême reconnaisse que l'Etat sud-coréen a activement encouragé la prostitution. Cette reconnaissance est historique, mais elle reste incomplète tant que le gouvernement américain ne reconnaît pas sa responsabilité dans les gestion des ces "bordels d'Etats".


Le poids du silence : l'allié face au colonisateur


La mémoire des femmes des kijichon s'est longtemps heurtée à un mur bien plus épais que celui des "Femmes de réconfort" (Comfort Women) de la Seconde Guerre mondiale. Si la Corée a pu faire des victimes du Japon un symbole de résistance nationale, le cas des Yanggongju est bien plus subversif. Ici, le coupable n'est pas le colonisateur honni, mais le gouvernement censé protéger et l'allié indispensable, le "sauveur" américain. Dénoncer ce système, c'était remettre en question la légitimité de la présence américaine et admettre la trahison de l'Etat coréen envers son propre peuple. Alors que les victimes du Japon sont des martyres de l'occupation, les femmes des bases ont été sacrifiées sur l'autel d'une alliance militaire sacrée, faisant d'elles les invisibles d'une guerre qui ne dit pas son nom.


Aujourd'hui, il ne s'agit plus de "gérer" un passé gênant, mais de nommer les choses. Ces femmes n'étaient pas des travailleuses, mais des victimes de guerre en temps de paix. Restaurer leur honneur, c'est intégrer leur calvaire dans l'histoire officielle du pays.


Cet article s'appuie sur le jugement historique de la Cour Suprême de Corée du Sud rendu en 2022, reconnaissant la responsabilité de l'Etat.

Posts récents

Voir tout
Kijichon : the Sacrificed of the US-Korean Alliance

This article voluntarily excludes historical photographs of the survivors. This choice is twofold : first, to respect their dignity and protect their anonymity against ongoing social stigma; second, t

 
 
 

Commentaires


© 2035 par SUR LA ROUTE. Créé avec Wix.com

WANDER  BEAR PRODUCTIONS - Logo.png
  • b-facebook
  • Instagram Black Round
bottom of page